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samedi 21 octobre 2017

CABAN, CABIG, KABIC : UN DEUX OU TROIS?

 UN VÊTEMENT EN TROIS MOTS


Ce mot cabic est d'origine bretonne, cab  désigne une cape, alors que le mot caban est d'origine arabe,  gaba, caba ou qaba  désignant une grande veste , un vêtement de protection, on pourrait dire un manteau, à manches longues, porté par les bedouins

Le terme kabig désigne à la fois une veste sportswear, longue croisée haut sur la poitrine, mais aussi le tissu dans lequel elle est taillée. Le drap caban ou kabig est le terme utilisé pour désigner un gros drap de laine, (cardée, foulée, serrée).

SUR TERRE ET SUR  MER
Longtemps ce tissu de laine épais, presque raide, imperméable et chaud fut destiné aux vêtements des marins. Mais même à terre, les anciens marins gardèrent l'habitude de porter le caban .
En effet, si les goemonniers ramasseurs d'algues sur les côtes bretonnes, surtout dans le Finistère portaient le caban c'est sans doute parce qu'ils étaient d'anciens marins.  Le caban leur était tout aussi utile à terre.
Aujourd'hui le caban se porte en ville, à la campagne et parfois encore sur les cotes du littoral.

PAS DE  HASARD MAIS DE LA NÉCESSITÉ
 Qu'il s'agisse du caban ou du duffle cota on retrouve le double boutonnage. Il ne s'agit pas d'une décoration anecdotique. Ces vêtements  étaient destinés à protéger les marins du vent et de la pluie. Le coté fonctionnel est mis en avant dans les détails.Un double boutonnage permettait de  fermer le caban du coté opposé à celui d'où venaient le grain
Un grand col peut se relever et se fermer par deux boutons au niveau du cou mettant le cou et la nuque à l'abri du vent et de la pluie
Deux poches extérieures inclinées permettent de garder les mains au chaud plus commodément.
Les deux poches intérieures sont destinées à conserver des articles plus précieux
 Les boutons sont plats et assez gros pour pouvoir les manipuler avec des gants sans problèmes et surtout pour ne pas s'accrocher aux cordages
Il est court, et s'évase légèrement afin de ne pas gêner les manoeuvres
La longueur des manches inhabituelle permettait de garder les poignets et les mains au chaud

UNE ORIGINE ORIENTALE
Si le caban fait partie de la tenue réglementaire dans la marine Nationale depuis 1853, il est apparu dans sa forme primitive au 17e siècle à Venise, dans une cargaison venue d'Orient. On mentionne un vêtement en laine avec des manches et un capuchon. On peut imaginer un article proche au niveau de la forme d'un burnous, d'une gandoura ou d'une djellaba.
Venise était le lieu où  toutes les marchandises se rencontraient, celles qui venaient d'Occident et celles qui venaient d'Orient. Les cahiers de tendances n'existaient peut être pas encore, mais la mode n'a cessé d'emprunter ici pour ajouter là. La mixité est toujours un élément qui fait avancer le monde et  bouger la mode

UN VETEMENT OFFICIEL
Le terme caban est cité dans l'ouvrage de monsieur Pingeon en 1786 " Manuel des gens de la mer":
 employé en marine à propos d'une capote courte de marin, à manches et à capuchon recouverte d'une toile goudronnée
Une ordonnance de cette même année précise avec  plus de détails  la tenue vestimentaire à bord des vaisseaux:"dans les campagnes du nord, sa majesté fera embarquer une certaine quantité de capotes nommées cabans, des bottes et des gants de lain. Un des dits caban servira pour deux matelots, étant particulièrement destinés pour ceux qui sont de quart."

HIER ET AUJOURD'HUI
Une veste trois quart, marine, en laine raide et imperméable, croisée avec des boutons dorés, argentés, marine, décorés d'une ancre, ou tout simples , appartient toujours au vocabulaire des gens de la mer. Porter un caban sur terre  pour un civil en promenade, c'est un peu porter la caquette de capitaine lorsque l'on rêve de naviguer sur un yacht.  Dans les années 1970  le caban est devenu comme le jean, le duffle coat ou  le trench,  un article consacré par le cinéma qui lui donne droit de cité dans les villes.

IMPERMÉABLE OU IMPERMÉABILISÉ?
 Imperméable tout court. A quoi la laine doit elle cette qualité ? Pour obtenir un drap de laine le foulage est très poussé, et le tissage très serré. Autrefois ces articles étaient coupés dans des lainages non dégraissés. La suint constituait une  imperméabilisation naturelle. C'est pour ces raisons que   le drap caban est une étoffe lourde et plutot raide. Les couleurs  les plus courantes sont  sombres : marine, noir ou gris. Mais un drap caban écru, jaune ou rouge n'est pas chose introuvable.
Au XVIIe siècle, les marins fabriquaient eux même leur caban. Pour imperméabiliser la laine, ils l'enduisaient d'un mélange de suif, de goudron et d'essence de térébenthine.

COSTUME OU DEGUISEMENT?
 Aujourd'hui sur les côtes bretonnes ou normandes, les touristes jouent le jeu. Caban marine, pull marin rayé made in France, bonnet en laine et le tour est joué, mais pas toujours gagnant.  Trop c'est trop, et on peut friser le ridicule en se parant " breton" de la tête aux pieds. Ne passe pas pour un autochtone qui veut.

L'AUTHENTIQUE EST DEVENU UN LUXE
A l'adresse des non initiés, les cabans sont rarement coupés dans un vrai kabig de qualité.  Il ne s'agit pas d'un article sophistiqué. Son coté rustique l'emporte dans la version utilitaire. On trouve des cabans  taillés dans un beau cachemire mais de nom il n'a que la forme, le fond finalement n'a plus d'importance  Il ne suffit pas d'écrire caban sur l'étiquette pour que vous endossier un véritable cabig.
Ne vous fiez pas uniquement au détail de l'ancre sur le bouton, soyez attentif à la qualité du tissu. Le pur laine est à privilégier si vous voulez un article qui se patine avec le temps, sans pour autant mal vieillir.
L'acquisition d'un cabig n'est pas un achat banal, ce n'est pas un article de consommation /jetable, non c'est un bel objet.  Ce que j'aime dans ce type de tissu, c'est que l'on peut faire un bout de chemin ensemble, chacun prendra quelques rides, et puis après... On se fait l'un à l'autre comme de bons et vieux amis. Et si vous recherchez cet accord vêtement/corps vous êtes fait pour vous entendre avec votre caban en cabig.







BAYADERE : UNE ETYMOLOGIE QUI INVITE AU VOYAGE

L'étymologie de bayadère  réserve quelques surprises. Curieusement je remarque qu'un petit mot sans trop d'importance, trop souvent utilisé à tord  peut nous entraîner  dans des univers aussi différents que la culture, la religion, la technique et la politique

N'EST PAS BAYADERE QUI VEUX
Le terme bayadère a aujourd'hui perdu de son prestige,  il est devenu un nom générique au point de désigner des tissus comportant de larges rayures multicolores, oh , hérésie!

Dans l'annonce ci dessous le terme bayadère est usurpé. Il s'agit d'une simple étoffe rayée.

Toiles au Mètre | Tissus Rayés Multicolores Catalan

eshop.toiles-du-soleil.com/fr/toiles-au-metre

Les toiles du soleil sont des toiles bayadères, c'est à dire que le tissu présente des rayures multicolores, dans la tradition du tissage basque et catalan.

Pour les puristes il n'est de véritable tissu bayadère  que celui qui présente une succession de bandes de largeurs variables, de couleurs et de matières diverses, produites par des armures différentes.
Le  décor  en bandes  horizontales (perpendiculaires aux lisières) des tissus bayadère est obtenu par tissage.  C'est l'alternance de ces bandes aux couleurs vives et contrastées et de largeurs différentes qui donne son caractère à ce tissu, qui autrement serait simplement un tissu  barré, biffé ou rayé

















RAYURES ET BANDES
On dit d'un tissu qu'il est rayé lorsque la chaine est divisée en différentes nuances qui forment les rayures. Ces traits plus ou moins épais sont verticaux, parallèles aux lisières
Il existe des étoffes rayées plus complexes comme l'imberline ou le pékiné  mais c'est une autre histoire.



les tissus barrés . On dit d'un tissu qu'il est biffé ou  à bandes lorsque la trame est divisée en différentes couleurs qui forment des bandes horizontales (perpendiculaire aux lisières)

















BAYADERE : UNE ETYMOLOGIE SURPRENANTE

On a l'habitude de croire que le mot bayadère est d'origine portugaise de balhar danser et bailadéira ou bailadera danseuse sacrée de l'Inde en portugais. Mais ce n'est pas aussi simple parce que le mot baller en vieux français exprime l'idée de bouger, se remuer, se balancer or baller vient du bas latin ballarer = danser qui donnera le mot bal=réunion dansante, et si l'on pousse le raisonnement plus loin ballein se rattache à une racine indo- européenne que l'on trouve dans le sanskrit donc le mot bayadère a des correspondances  dans de nombreuses langues européennes.


QUEL RAPPORT ENTRE LES DANSEUSES SACREES INDIENNES ET LE TISSU BAYADERE
Rappelons nous que l'économie européene prospéra  grace à une politique de colonisation. Les portugais, les hollandais et les français (Pondichery, Chandernagor, Mahé...) établirent dès  XVIIeme siècle des comptoirs en Indes, des ports qui facilitaient les échanges commerciaux entre l'Orient et l'Occident
Voici donc une explication qui tient la route : les portugais étaient présents dans la région de Surate, ville où se trouvaient en grand nombre  des Devadâsi ou servantes de Dieu, dit en terme moins flateurs  c'étaient des "esclaves de Dieu"   courtisanes et  danseuses, balhaderia en portugais.. La suite ? Le mot subit une légère transformation en donnant bayadère.

Il y avait deux catégories de servantes dans les temples hindous. Les devadâsi qui demeuraient dans l'enceinte des temples
et celles qui parcouraient le pays en dansant et chantant lors des processions


Or en 1838  il y eut une tournée  en Europe et 28 représentations à Paris des Devadâsi. C'est ainsi qu'elles purent  faire connaître leur art. Les costumes jouait un rôle très important, dévoilant une part du mystère de l'Orient
Les robes étaient agrémentées de ceintures de couleurs vives, leurs bras couverts de bracelets, leur cou paré de colliers. Tous ces accessoires formaient des bandes multicolores dont l'effet visuel était  exacerbé par les couleurs vives
 Ainsi le tissu bayadère par ses bandes  colorées est un rappel du costume des danseuses sacrées indiennes appélées  désormais les "danseuses bayadères"

mercredi 18 octobre 2017

LE GHALAMKAR : TOILES PEINTES.

Le mot seul suffit à susciter ma curiosité. En arrivant à Isfahan, j'ai eu un aperçu de ce magnifique artisanat, dans les vitrines des boutiques bordant la place Naghsh e Jahan les nappes et autres set de table  s'exposaient aux regards des visiteurs.
la place Naghsh e Jahan  rebaptisée  place de l'Imam;  les arcades abritent aujourd'hui des boutiques dédiées exclusivement  à l'artisanat iranien ( en principe, mais ce n'est pas toujours le cas)
Qu'est ce que le Ghalamkar? Il s'agit d'un part "pictural" traditionnel  iranien, un artisanat que l'on r trouve en Inde sous le nom de  kalamkari. Difficile de savoir qui de la Perse ou de l'Inde influença l'autre ;   Vasco de Gama en 1499 nota  que des toiles peintes à la main partaient vers la Perse depuis Calicut. D'importants liens commerciaux liaient alors les deux pays; on note que les deux mots ont une origine commune issue de la langue perse  kalam que l'on traduit  par fait "à la main avec une plume, et de l'encre" parfois le mot ghalam ou kalam est traduit par stylo mais je préfères stylet.
On peut supposer qu'il s'agissait d'un roseau taillé en pointe rempli d'encre. Sa manipulation était délicate et de nombreuses années d'apprentissage étaient nécessaires pour acquerir la maitrise de cet instrument.
Au XVIeme siècle, ce fut l'apogée des toiles  peintes  à la main et  le terme ghalamkar  était alors  justifié Les artistes traçaient le contour des motifs en noir  à l'aide d'un  kalam  sorte de crayon en roseau   taillé en pointe ;  l'étape suivante consistait à remplir  l'intérieur des dessins avec un pinceau. 
Cependant entre chaque étape les tissus étaient lavés et séchés.  Ce travail réclamait non seulement un savoir faire, de la patience mais beaucoup de temps et ce fut l'obstacle qui mit fin à cette fabrication. Le temps!
Face au  succès  la production ne pu suivre et les artistes ne furent plus en mesure d' honorer les commandes, il fallut trouver  un moyen d'imprimer les tissus plus rapidement et donc  plus économiquement . Et c'est ainsi que naquit l'impression au bloc. Depuis lors,
les ghalamkar ne sont plus des tissus  peints mais imprimés. A SUIVRE


L'ART DU GHALAMKAR EN IRAN : COTONNADES PEINTES

LE GHALAMKAR  UN ARTISANAT PERSE



 DECRYPTAGE
 La traduction du mot dévoile le secret que se cache cette technique: dessin  peint  à la  plume. C'est sous la domination des Safavides, au XVIeme siècle que le ghalamkar  atteint son plus haut niveau de qualité. Artistes et artisans développèrent cet artisanat dans la ville d' Isfahan ( parfois Esfahan, parfois Ispahan). Aujourd'hui encore les cotonnades imprimées s'exposent dans les boutiques qui bordent  la place Naghsh -e-Jahan et dans les échoppes du grand bazar.

miniature représentant "l'élément architectural "central de la ville d'Isfahan  : une place  construite au XVIIeme siècle
sous le règne de  Shah Abbas Ier. Elle eut différents noms selon les époques
Naghsh e Jahan = portrait du monde
Meidan-e-Shah = place du roi
Meidan-e-Shah  place de l'Imam

A L'ORIGINE
Le ghalamkar était une toile  peinte à la main   Si les traductions du mot  ghalamkar  sont multiples : peint à la plume, plume et encre, dessin à la plume le sens est toujours le même.  Qu'il s'agisse de pinceaux, d'un kalam( roseau taillé en pointe)  ou d'un bloc de bois sculptés utilisé aujourd'hui, c'est la main de l'homme qui guide l'outil. 
Avant l'utilisation des blocs de bois sculptés ou gravés, il était fait mention de toiles peintes  et non de tissus imprimés. 



kalam : roseau effilé


INDIEN OU IRANIEN?
Cet artisanat a t il vu le jour en Inde ou en Iran, qui influença l'autre, bien difficile de répondre à la question, la circulation des artisans partageant leur savoir -faire et les relations commerciales entre les deux pays furent propices aux échanges culturels.  Les frontières sont   fort arbitraires,  invasions après invasions,  conquêtes après conquêtes, coup d'état après coup d'état, l'histoire  fait bouger les lignes frontalières, mais les populations elles demeurent fidèles à leur culture  sinon à leur religion, et si à un moment de l'histoire le territoire Perse arriva jusqu'en Inde sous Darius 1er au VIe me siècle avant JC pourquoi ne pas imaginer que l'art de peindre sur tissu naquit sur le territoire   Perse  ?


DU GHALAMKAR A LA TOILE DE JOUY
Dès la fin du XVII eme siècle  ces étoffes importées d'Iran et d'Inde  appelées persiennes et indiennes eurent un succès incontestable en Europe. Les tisserands français jugeant la concurrence trop forte, firent interdire leur importation. En conséquences pour répondre à la demande des clients frustrés par cet interdit les étoffes imprimées furent copiées par les européens, et  comme leur commerce était interdits de  nombreux "indienneurs"  tisserands et teinturiers installèrent leur manufactures dans des zones franches comme l'Alsace, et dans des pays accueillants comme la Suisse.  En 1760,  Oberkampf  allemand naturalisé français lui  installera  sa manufacture  de toile imprimées à Jouy en Josas.  
LES DIFFERENTES ETAPES DE LA FABRICATION D'UN TISSU PEINT EN PERSE
Le peintre disposait d'un matériel restreint :  des roseaux ou kalam   mot d'origine perse,  qui signifie travail à la plume qui donna en grec kalamos=roseau. C'est un outil t utilisé en Iran pour le ghalamkar et en  Inde pour fabriquer des kalamkari. Les formes sont variées : certains sont  taillés en biseaux, d'autres avec une pointe écrasée s'utilisaient comme un pinceau. Le kalam  suivant la manière dont il était taillé permettait de tracer des traits  avec des nuances et des dégradés

Premieèe étape 
Le tissu : une percale mot dérivé du persan percala = toile fine serrée. Deux qualités étaient utilisées la percale pour les plus belles réalisations et le calicot, toile de coton moins serrée et moins blanche pour les articles plus ordinaires.  Il semble que  les toiles servant de support pour les ghalamkar étaient probablement des produits d'importation  en provenance des Indes. La valeur ajoutée étant le décor peint et non le support.
La toile  étalée à même le sol  le maître ou ces élèves  délimitent le contour des motifs  avec un charbon de bois ou au fusain  puis à l'aide d'un kalam muni d'un tampon de laine imbibé d'encre noire, (qui sert de réservoir) le peintre   cerne   les contours des dessins  avec un trait noir, en repassant sur les traits provisoires réalisés avec du charbon de bois
La couleur noire était obtenue autrefois en laissant macérer plusieurs semaines des pièces de fer rouillée dans un bain d'eau sucrée, ou additionnée de lait.   

"   .


Les motifs
La peinture  sur tissu contrairement à la teinture reste en surface, ne pénètre pas à l'intérieur des fibres c'est pourquoi elle est fragile et   très peu de Ghalamkar anciens sont encore en circulation. Seuls les ghalamkar utilisés  pour 'illustrer des récits, ou destinés à la décoration d'intérieur sont encore visibles dans les musées éparpillés à travers le monde.
Avec l'invasion arabe au VII eme siècle  les thématiques changent. Les motifs les plus communément représentés  sont inspirés par la flore et la faune,  des palmettes ou bothe ce que nous appelons motif cachemire, des arabesques  
La seconde étape consistait à remplir l'intérieur des dessins à l'aide d'un  kalam dont la pointe a été  écrasée pour la ramollir lui donnant l'aspect d'un pinceau. Les pigments utilisées étaient   d'origine végétale, animale ou minérale  fabriqués à base de graines, de racines, de feuilles,  d'écorces(safran, peau de grenade, brou de noix, (cochenille) Les pigments ne sont qu'un des éléments des matières colorantes, il faut ajouter d'autres substances (graisses ou des huiles)  pour obtenir des couleurs solides et facilement applicables. Le fond clair était toujours visible.
    

 La réalisation des Ghalamkar nécessitait un grand nombre d'heures, et un savoir faire acquis au cours d'un long apprentissage transmis dans les ateliers. Chaque Ghalamkar était différent à quelques détails près,  et bien que chaque artiste ait eu son style, le choix des  motifs et des couleurs était restreint et les innovations n'étaient  pas chose courante. Le but de l'artiste/ artisan était de montrer à quel point il maitrisait la technique et non  de faire preuve d'originalité. 

On peut observer que l'éventail des sujets et leur traitement changeaient en même temps que de nouveaux artistes arrivaient dans les ateliers, c'est ainsi que l'art s'enrichit, par le partage des connaissances et des techniques

Les  conteurs très nombreux en Perse,  utilisaient  les tissus peint pour illustrer leurs histoires  ;  notamment le  grand livre des rois, Shahnama, un  poème épique  écrit par Firdousi vraisemblablement entre le X et le XI eme siècle.  En Inde les kalamkari illustrent souvent   des épisodes du Ramayana ou le Mahabharata. 
Dans la région d'Andhra Pradesh en Inde, la surface des  tissus peints étaient lustrée, conférant une brillance et surtout accentuant la solidité de l'ensemble. C'est ce que les européens appellent chintz, un mot hindi qui signifie "peint"

  épisode de Livre des Rois sur un tissu peint


ARTISTE OU ARTISAN? 
Selon la définition  d'Aristote  au sens grec de téckné, l'art est une  habileté acquise par apprentissage qui repose sur des connaissances empiriques. Jusqu'au XVIIeme siècle, l'artiste n'était pas différencié de l'artisan.
 Aujourd'hui l'artisan est un producteur manuel d'artefacts utilitaires qui fabrique lui-même intégralement la chose, cependant que l'artiste met à profit ses connaissances intellectuelles et  esthétiques  pour créer une œuvre dont la finalité n'est pas d'être utile
L'artiste crée l'artisan reproduit. L'artiste est dans l'abstraction, l'imagination,  l'artisan lui est dans le concret, le quotidien, il  fabrique des choses utiles sinon fonctionnelles avec un minimum d'outils et en petites quantités

UN ART A SON SOMMET
Au XVIe  l'Iran sous la domination des safavides  le ghalamkar  atteint son apogée, sa réputation dépassa largement les frontières de l'Iran. Mais rapidement la demande dépassa les  limites  de production.  Trop long, trop cher, sous cette forme cet artisanat  fut victime de son succès et mourut pour renaître avec plus de vitalité. Cette renaissance lui fut bénéfique  puisqu'aujourd'hui les tissus imprimés sont encore spécificité du commerce  d'Isfahan
Une solution fut adoptée pour remédier à cet embarras : l'impression sur tissu au bloc de bois gravé. Plus rapide, plus économique, cette technique perdure jusqu'à aujourd'hui.


 A SUIVRE












mardi 12 septembre 2017

UNE AUTRE APPROCHE DE L'UNIVERS TEXTILE

 
Le toucher ou comment juger de la qualité d'une étoffe avec la main.
Bien sûr, c'est au premier coup d'œil qu'habituellement on jauge une étoffe, mais ce n'est pas suffisant, si nous avons cinq alors autant les utiliser.
La vue nous renseigne sur l'apparence d'un tissu : brillant, mat, uni, imprimé, clair ou foncé ... Le toucher nous livre d'autres secrets : doux, rêche rugueux, urticant, lisse, fin, épais , raide ou souple, lourd ou léger, froid, chaud...etc.
Comment procéder? C'est facile et vous aurez toujours cet outil "sous la main"
Prenez un morceau de l'étoffe choisie entre vos doigts, mais pas n'importe comment . Saisissez le tissu entre le pouce par dessus et l'index et le majeur par dessous, et vous voilà en mesure de juger de la qualité , du maintient, de la nervosité, du poids., de différencier une viscose d'une soie, d'une lainé cardée d'une lainé peignée. Les professionnels parlent de la main d'un tissu, une manière simple d'apprécier les qualités et d'évaluer défauts d'une étoffe. Mais professionnel ou pas si ce geste s'il vous paraît
incongru et superflu aujourd'hui, je vous assure qu'il deviendra naturel, question d'habitude. Dans un magasin avant d'acheter un vêtement ou un métrage de tissu, vous aurez recours au toucher presque inconsciemment.
À suivre

vendredi 8 septembre 2017

LE BARONG TAGALOG : UNE TUNIQUE EN FIBRE D'ANANAS

Les diététiciens nous conseillent  de consommer au moins cinq fruits et légumes par jour, mais si nous commencions par non pas ingérer mais utiliser au moins un fruit chaque matin en ouvrant notre dressing? Une chemise en fibre de banane? Non se sera pour un prochain post, mais pourquoi pas une tunique en fibre d'ananas? C'est à mon avis bon pour le moral, peut être plus gourmand que d'enfiler un vêtement issue de la pétrochimie...
 Si je vous entraine dans ce délire gastronomique c'est parce que j'ai été séduite par " les barong tagalog phililipins. Le nom déjà incite à la curiosité, mais l'étoffe est plus que magique, c'est un nuage impalpable que les hommes arborent avec fierté. 

Il y a quelques mois j'ai eu l'occasion d'assister à un mariage dans le très chic Manilla Hôtel à Manille justement.

Chic aussi le mariage car les hommes et les garçonnets portaient tous ce vêtement masculin traditionnel philippins, le baron tagalog, qui peut se traduire par vêtement du peuple tagalog. Aujourd'hui il faudrait trouver un autre nom pour ce vêtement qui n'a plus rien de populaire. Les tuniques tissées  c'est devenu un produit de luxe, très sophistiqué et rare car la main d'œuvre qualifiée disparait peu à peu. La production artisanale est restreinte, mais on peut déjà trouver dans les rayons de quelques boutiques des articles confectionnés industriellement d'un prix abordable.

La particularité de cette tunique blanche, légere, transparente, ample, qui se porte non pas à même la peau mais sur une chemise plus fine encore, réside  dans la fibre textile utilisée : la fibre est extraite de la feuille d'une variété d'ananas le "perolera". Les feuilles de cette espèce d'ananas, longues, larges et rigides sont utilisée pour depuis des siècles aux Phillipines pour leur capacité à produire des fibres textiles.
Une fois filée et tissée on obtient un tissu blanc, brillant, quasi transparent, plus ou moins rigide le piña. mot d'origine espagnole qui signifie ananas. 

Je n'ai pas rapporté de tissu piña de ce voyage, mais  j'en ai vu de près et j'avoue que c'est magnifique. Sans doute un peu raide mais adaptée au modèle des tuniques masculines. qui se portent sur le pantalon. Parfois la fibre d'ananas mélangée à un fil de soie gagne en souplesse et peut alors s'immiscer dans le vestiaire féminin. Quelques stylistes commencent à prendre conscience des possibilités offertes par cette fibre  et proposent des robes  et des manteaux en fibres d'ananas, mais ils ne sont pas nombreux, enfin pour le moment.  


Une fois filée et tissée on obtient un tissu blanc, brillant, quasi transparent, plus ou moins rigide le piña.
Cependant aujourd'hui le baron tagalog n'a plus rien de populaire, c'est un produit très sophistiqué et onéreux car les ouvriers capables d'extraire la fibre des feuilles, de la transformer en fil et ensuite de tisser sont de plus en plus rares. Je n'ai pas rapporté de tissu piña de ce voyage, mais je j'en ai vu de près et j'avoue que c'est magnifique. Sans doute un peu raide mais adaptée au modèle des tuniques masculines. Parfois la fibre d'ananas mélangée à un fil de soie gagne en souplesse et peut alors s'immiscer dans le vestiaire féminin 

UNE LEGENDE OU UNE REALITE ? LE BYSSUS

UN TISSU DE LEGENDE : LE BYSSUS
Pour les curieux qui veulent en savoir un peu plus sur ce cadeau de la mer voici quelques précisions qui je l'espère les combleront
Quel drôle de nom pour une étoffe!
Elle mérite que l'on s'attarde. Jadis hissée au firmament, admirée et convoitée par les personnages les plus illustres elle sera ensuite délaissée au profit de la soie naturelle terrestre puis oubliée un temps avant de renaître dans le cœur des amateurs de curiosités rares.
Son étymologie est une histoire à elle toute seule
D'abord bissum puis busse et enfin byssus
Mot emprunté au grec =lin fin , lui même emprunté à l'hébreu (buwts= byssus ; ce mot buwts signifie décoloré, c'est à dire sans couleur, donc blanc (curieux pour le blanc qui est la somme de toutes les couleurs ) et à l'araméen bus, enfin du latin byssus = lin fin. Pline écrit que "le byssus etoit une espèce de lin très fin." Pausanias remarque que" dans toute la Grèce, il ne croissoit de Byssus qu'en Elide."
Mais il y a une autre hypothèse plus concrète peut être qui serait la corruption d'un mot grec signifiant barbe et qui désigne l'ensemble des filaments soyeux sécrétés par testacés des bivalves (animaux à coquilles)
Unique en son genre, cette fibre ne trouva pas vraiment sa place et pour la décrire les anciens ne purent qu'user de comparaisons. La fibre antique qui offrait le plus de similitudes avec le byssus était le lin, d'où parfois la confusion.
Tissu de soie marine ou tissu de lin, l'un ou l'autre ou l'un et l'autre? "sorte de lin jaunâtre dont ils fabriquaient les plus riches étoffes" Littré. Il est fait référence à un fil de lin fin autrefois filé à la main, dans les pièces humides et sombres afin justement obtenir plus de finesse. Ce produit était la fierté de la région de Valenciennes, et sa richesse aussi puisqu'il était utilisé par les dentellières de la région, mais les conditions de travail des ouvrières étaient extrêmement pénibles. Mais aujourd'hui si la fabrication des dentelles du nord est entrée dans les musées c'est que la tradition ne se perpétue plus faute de fil. Aucune machine à ce jour ne permet d'obtenir un fil équivalent en finesse à celui obtenu par le processus manuel.
S'il est une étoffe historique c'est bien le byssus, déjà présente dans la bible :
"David était revêtu d'un manteau de byssus, il en était de même de tous les Lévites qui portaient l'arche, des chantres et de Kenania chef de musique parmi les chantres Et David avait sur lui un éphot de lin" (chroniques 15. 27)
" La Syrie trafiquait avec toi , à cause du grand nombre de tes produits d'éscarboucles, de pourpre, de broderies, de byssus , de corail et de rubis..." (Ezechiel 27.16)
-"Salomon demande au roi de Tyr de lui fournir un maître artisan habile au tissage du byssus et aux teintures violettes ou cramoisies faites avec la pourpre du murex.
. (chroniques II°chant)
- "ton costume était de byssus, de soie et de broderies…" (Ezechiel chapitre 16- verset 13).
Le byssus mentionné dans la Bible n'est en fait que du lin fin, utilisé pour la fabrication des tunique
En Egypte ce tissu obtenu à partir de fil de lin très fin était utilisé pour envelopper la tête des momies. Le lin de la vallée du Nil, donna le byssus alexandrin. La spécificité de ce tissu était sa finesse, sa quasi transparence, qui en faisait un tissu d'exception même 3 000 ans avant Jésus Christ. On a retrouvé des bandelettes entourant les momies tissées avec une fibre d'ortie, la ramie, plus blanche et plus fine encore que le lin. Cela prouve que les anciens utilisaient à la fois le lin et la ramie.
Plus proche de nous, Jules Verne dans 20 000 lieues sous les mers évoque le byssus" Bientot j'eus revêtu mes vêtements de byssus, fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux roches les "jambonneaux" sortes de coquilles très abondantes sur les rivages de la Méditerrannée. Autrefois on en faisait des bas, des gants, car ils étaient à la fois moelleux et très chauds."
Les machines si promptes habituellement à remplacer l'homme, ne sont pas encore capable de produire un fil aussi fin. Le pourront elles un jour ? La question ne se pose pas en ces termes , mais plutôt est il nécessaire de fabriquer une machine capable de produire un fil de lin d'une extrême finesse ? Si le marché potentiel existe pourquoi pas, sinon laissons notre imagination naviguer dans le monde merveilleux des fibres oubliées. Ici encore une fois je ne peux m'empêcher de faire un rapprochement avec notre alimentation et cet engouement pour les légumes oubliés.
Aujourd'hui le véritable byssus est un produit rare car très peu de personnes sont capables de récupérer cette soie marine de la filer et encore moins de la tisser. L'Italie et plus spécifiquement la région de Tarente fut un grand centre de production de byssus Quelques familles continuent à fabriquer un fil de soie marine généralement utilisé pour broder sur des supports de soie ou de lin fin. Le tissage est plus rare, car il demande plus de matière et de ce fait le prix d'une pièce entièrement en byssus atteindrait des sommes vertigineuses. Ce savoir- faire se transmet de génération en génération sous le sceau du secret. Chiara Vigo en Italie est probablement la dernière "ouvrière" capable de "récolter",de filer , de tisser et de broder avec la soie marine. Sa fille qui vit en Irlande ne sait pas si elle continuera la tradition familiale ou si elle coupera à jamais le fil historique qui lie sa famille au byssus.
Pour voir et admirer des articles confectionnés avec cette fibre il faut aller dans les musées qui possèdent des collections textiles rares. La plupart se trouvent en Italie, mais les collections américaines sont assez fournies.
Qu'est ce que le byssus ? Une soie marine, mais encore?
Au XIX e siècle, le terme byssus est employé en botanique par l'intermédiaire du latin scientifique byssus, utilisé par Linné en raison de l'analogie entre les fils de lin fin et les filament de certains cryptogrammes formant des moisissures. Ce même terme fut repris en zoologie vers 1810 pour désigner les filaments soyeux sécrétés par une glande située dans le pied de certains lamellibranches (mollusques bivalves) telle "pinna" marine et qui leur sert à se fixer sur un rocher c'est 'origine de la soie marine
Le byssus a donc une double identité : végétale /animale.
Au XIX e siècle, une industrie locale sicilienne prospéra autour du byssus. La pinna sorte de coquillage que l'on trouvait encore en grand nombre en Méditerranée au siècle dernier possède la faculté de filer une soie solide . Cet animal ne file pas vraiment comme la chenille du bombyx du mûrier, mais elle retire une sorte de pâte d'une fente située dans sa langue. Le byssus est en fait une touffe composée d'une très grand nombre de fils extrêmement fins. Cette substance sert d'amarres à l'animal qui se fixe sur un corps étranger. Malgré et à cause de sa finesse, le byssus de la pinna devint une matière première très recherchée pour la filature. Une industrie naquit en Sicile et devint un important commerce.
Cet artisanat réclamait savoir faire et patience. Les opérations telles qu'elles sont décrites dans un manuel de filature de 1914 résument à elles seules la difficulté de récolte et surtout la difficulté du filage.
La pinna se retirait de la Méditerranée à une profondeur variant entre 6 et 9 mètres Les fils constituant la touffe étaient parfois si résistants que de grands efforts étaient nécessaires pour détacher l'animal de son lieu d'attache. On se servait d'une sorte de grande fourche à dents ou crampon. Cette masse fibreuse ou "lana pinnae" était séparée du coquillage et lavée à l'eau savonneuse. Ensuite elle était séchée à l'ombre et l'on coupait les radicelles endommagées ou inutiles. Le triage et peignage étaient les opérations suivantes. D'abord un premier démêlage s'effectuait avec un peigne à larges dents, suivit d'un peignage avec un peigne plus fin. Pour 500g de fils bruts on obtient environ 150 g de fils fins filables. La filature réalisée au fuseau était une opération délicate étant donné la finesse de la fibre .
Le fil obtenu était lavé dans une eau citronnée, frotté à la main avant d'être lustré au fer chaud. La couleur se situe entre le jaune, le brun et le doré. A Madagascar j'ai eu la chance de voir quelques articles tissés avec la soie d'araignée, et les similitudes sont flagrantes : la couleur dorée, la brillance, la finesse du fil sont présentes dans les deux cas. En ce qui concerne le toucher, malheureusement je ne peux pas me prononcer, ces articles étant placés dans des vitrines....
Le byssus permettait de fabriquer des accessoires de luxe : des gants, des châles, des chaussettes dont l'aspect très brillant et le toucher soyeux surent séduire une certaine clientèle
Plusieurs raisons sont à l'origine du déclin de cette fibre, mais la plus importante demeure l'arrivée d'une concurrente . Lorsque la soie "terrestre" fut introduite en Occident, la soie marine ne fut pas à même de rivaliser. La soie terrestre était plus facile à produire, même en grande quantité, elle est plus facile à travailler, moins couteuse tout en restant un produit de luxe.
Lorsque la production de soie du bombyx du mûrier se développa, elle entraina le déclin du byssus.
La nature offre une quantité de matières qui selon les capacités humaines peuvent être filées et tissées
Ainsi retira t on un fil soyeux de la coquille des oeufs de la raie blanche (raja batis) et de la raie bouclée, la soie de l'araignée Nephila, de Madagascar produit un fil soyeux et solide plus difficile à travailler que celui du vers à soie car bien plus fin.
Comparer à tout ceci les innovations des hommes semblent parfois bien ternes, et de ce que nos ancêtres avaient entrevus et parfois exploités avec leurs faibles moyens nous ne savons pas tout, heureusement il nous reste les légendes .